De l’ombre des laboratoires aux salles de conférence : comment l’UNESCO construit la gouvernance mondiale de l’IA

Chaque semaine, les annonces IA occupent l’espace : GPT‑4o, Claude 3.5, Gemini, Mistral, Sora… Les yeux sont rivés sur la vitesse de progression des modèles et leurs prouesses techniques. Mais, en parallèle, loin des projecteurs, une autre dynamique se déploie. Une dynamique moins visible, plus structurante, et dont l’impact se mesurera dans les années à venir : la construction d’une gouvernance mondiale de l’IA.
Dans cette dynamique, un acteur avance de manière constante et méthodique : l’UNESCO.
🏛 Rappel : le rôle de l’UNESCO
Créée en 1945, l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) a pour mission de construire la paix par la coopération intellectuelle et internationale. Elle agit sur les idées, les savoirs et les valeurs : éducation, culture, sciences, liberté d’expression, inclusion numérique… Autrement dit, elle s’intéresse précisément aux domaines où l’IA apporte autant d’opportunités que de risques et où des garde-fous sont nécessaires.
📆 2019 : Un chantier anticipatif En novembre 2019, bien avant l’explosion médiatique de l’IA générative, les 193 États membres confient à l’UNESCO la mission de concevoir un instrument normatif mondial sur l’éthique de l’intelligence artificielle. Cette initiative vise à créer un socle commun permettant d’encadrer le développement de l’IA tout en respectant la diversité culturelle et politique des nations.
🧭 2020 : Consultations internationales
Malgré la pandémie, l’UNESCO organise un vaste cycle de consultations associant chercheurs, experts techniques, ONG, décideurs politiques et société civile. L’objectif est de co‑construire un cadre applicable à toutes les régions et cultures, capable de guider les politiques publiques sans se limiter aux contextes occidentaux ou aux pays les plus avancés technologiquement.
📜 2021 : Adoption d’une Recommandation mondiale
Le 24 novembre 2021, les 193 États membres adoptent à l’unanimité la Recommandation sur l’éthique de l’IA :
- 4 valeurs fondamentales : droits humains, inclusion, durabilité, paix.
- 10 principes : proportionnalité, transparence, responsabilité, contrôle humain, équité, etc.
- 11 domaines d’action : éducation, santé, environnement, justice, données, culture… Ce texte, bien que moins médiatique que d’autres initiatives, constitue un jalon majeur dans la gouvernance internationale de l’IA.
🔧 2022–2025 : Mise en œuvre et outils
Pour transformer la Recommandation en actions concrètes, l’UNESCO développe :
- RAM (Readiness Assessment Methodology) pour évaluer la maturité éthique des pays et identifier leurs lacunes.
- EIA (Ethical Impact Assessment) pour auditer les projets IA avant déploiement et anticiper les effets sur la société.
- Formations et guides pour juges, enseignants, décideurs publics afin de créer une compétence éthique diffuse. Aujourd’hui, environ 50 à 60 pays participent à ces dispositifs, notamment en Asie, Afrique et Amérique latine, parmi lesquels l’Indonésie, la Thaïlande, le Chili, l’Uruguay, le Maroc, le Kenya, etc.
🌍 Forums et initiatives concrètes
- Prague 2022 : premier Forum mondial UNESCO sur l’éthique de l’IA.
- Kranj 2024 : lancement de l’Observatoire mondial et du Global Index on Responsible AI.
- Bangkok 2025 : mise en avant de l’ASEAN, où sept pays appliquent déjà la RAM. Ces rendez-vous permettent d’échanger sur l’état d’avancement, de partager des pratiques, et de consolider un réseau de gouvernance internationale.
🤝 Et les grands acteurs de l’IA ?
Aucune communication officielle ne confirme de partenariat formel avec OpenAI, Google ou Anthropic. Les collaborations vérifiées concernent des entreprises comme Microsoft et Telefónica au sein du Business Council for Ethics of AI, visant à promouvoir l’adoption de la Recommandation dans les politiques d’entreprise.
🌐 Les puissances de l’IA et l’éthique UNESCO
Les grandes puissances technologiques (États‑Unis, Chine, Royaume‑Uni) ne figurent pas parmi les principaux utilisateurs de la RAM. Ce sont plutôt des pays émergents qui mènent la mise en œuvre.
Ce décalage interroge : si les concepteurs des systèmes ne s’alignent pas sur les standards mondiaux, qui définit alors les règles ? Et comment garantir une équité d’accès et un déploiement éthique de l’IA à l’échelle globale ?
🧠 Pourquoi cette initiative reste-t-elle méconnue ?
Moins visible que les lancements de produits, ce travail est pourtant fondamental. Sans cadre : → La responsabilité reste diffuse. → L’inclusion est compromise. → La souveraineté numérique est fragilisée. Le cadre posé par l’UNESCO est un socle discret mais incontournable.
🎯 Quels leviers d’action ?
Pour les acteurs publics et privés : utiliser RAM et EIA pour auditer projets et politiques, et les intégrer dans les stratégies à long terme. Pour les institutions, éducateurs et société civile : diffuser, former, suivre, et exiger la prise en compte des recommandations. La réussite repose sur l’appropriation collective et durable de ces standards.
📚 Sources vérifiées :
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Pierre Lefebvre
Fondateur de Pilily, expert en intelligence artificielle et transformation digitale des entreprises.


